Histoire du Togo

Nous savons peu de choses sur l'histoire du Togo ancien. On sait que des royaumes, comme l'Atakpamé et le Notsé, existaient avant l'arrivée des Européens.  Toutefois, l'histoire moderne du Togo fut essentiellement marquée, à partir du XVIIe siècle, par le royaume du Dahomey et le royaume des Ashanti à l'ouest. Les Bassari, les Tamberma et les Kabiyés habitaient les régions montagneuses lorsque des populations arrivèrent, poussées par les événements qui déstabilisèrent l’Afrique occidentale: traite négrière, introduction des armes à feu et islamisation de la savane. Dans le Centre- Nord, les Gourma islamisés et les Kotokoli se sont installés autour de Sokodé (Région centrale); les Tyokossi se sont établis dans la région de Mango. Le centre et le sud du pays ont subi les soubresauts de la montée des Bariba du Bénin, ainsi que du royaume du Dahomey et des Ashanti du Ghana. Réfugiées dans leurs montagnes, les populations locales ont résisté aux razzias de leurs voisins. Également dans le Sud, les populations venues de l’Est (Bénin actuel et Nigeria) se sont installées en vagues successives à partir du XVe siècle, lors de l’arrivée des Portugais sur la côte. Les Éwés se sont établis dans le Sud autour de Tado, près de Notsé (sud de la région des Plateaux), au siècle suivant. Au XVIIe siècle, parce qu'ils étaient devenus trop nombreux, les Éwés se sont dispersés dans l’Ouest, jusqu'à la rive gauche de la Volta.

Du côté des Européens, à partir du XVIe siècle, les Portugais pratiquèrent un commerce actif et la traite négrière se développa au siècle suivant, autour du comptoir de Petit-Popo (actuel Anécho). Au XVIIIe siècle, les Danois venus de Christianenborg (l'actuelle Accra), s'implantèrent à leur tour; ils furent suivis, à partir des années 1780-1800, par des Hollandais et de nombreux «Brésiliens», des anciens esclaves libérés et rapatriés du Brésil ou des descendants de Portugais installés au Togo, qui participèrent aux échanges côtiers. Certains comme Francisco Felix da Souza, établi à Petit-Poto (futur chacha du Dahomey, l'actuel Bénin), firent fortune dans le commerce du tabac, du rhum, des tissus et la traite des esclaves. En 1880, le Togo tel qu'on le connaît actuellement n'existait pas. Les Anglais et les Français, occupant respectivement la «Gold Coast» (actuellement le Ghana) et le Dahomey (actuellement le Bénin), installèrent des postes douaniers à leurs frontières, d'où ils tiraient l'essentiel de leurs ressources, prélevées sur le tabac et l'alcool.

La colonisation allemande

En 1883, le chancelier allemand Bismarck décida d'imposer un protectorat sur le Togo. L'année suivante, l’explorateur allemand Gustav Nachtigal signa un «traité de protectorat» avec le chef du lac Togo, M'lapa III de Togoville, et donna son nom actuel au pays. En 1885, au congrès de Berlin, durant lequel ont été délimitées les zones d’influence économiques européennes en Afrique, la côte togolaise fut officiellement attribuée à l’Allemagne.

Comme les autres puissances coloniales, l’Allemagne s’empressa de faire valoir ses droits sur l’arrière-pays. Puis les Allemands se lancèrent à la conquête dans une véritable course contre la montre et annexèrent en quelques années 85 000 km² de territoires. Ils fondèrent le port de Lomé et mirent en place une économie de plantations, notamment dans la région de Kpalimé, propice à la culture du cacao et du café. Mais l'arrivée des Allemands se heurta à une forte résistance de la part des Africains. Des accords furent signés avec certains royaumes, mais la révolte des Kabiyés (1890) et celle des Konkomba (1897-1898) furent matées brutalement. Toutefois, les révoltent augmentèrent en intensité au fur et à mesure que les occupants allemands s'enfonçaient à l'intérieur des territoires du Togo conquis.

L'Allemagne encouragea ses citoyens à s'installer dans la colonie togolaise — le Togoland — en leur offrant des concessions à des conditions très avantageuses. Elle fit également construire les infrastructures nécessaires à l'exploitation du Togo, comme des lignes de chemin de fer, en recourant massivement aux travaux forcés. Les Allemands en firent une Musterkolonie (une «colonie modèle») où devaient régner l’équilibre, la prospérité et la bonne gestion, mais où la langue allemande n'était pas imposée aux populations locales. Certains responsables allemands ne désiraient pas transmettre la langue et la culture allemandes, car ils considéraient que les Noirs n'étaient ni dignes ni capables de bénéficier d'une telle éducation. En 1894, le capitaine de la colonie Jesko von Puttkammer (1889-1895) déclarait :
La langue éwé est et reste un dialecte nègre sauvage, extrêmement primitif, qu'il est utile d'apprendre [...] pour pouvoir se faire comprendre avec ses travailleurs. Toutefois, la langue d'un peuple civilisé est bien supérieure aux balbutiements de tous ces Nègres, à mi-chemin entre la langue des hommes et celle des singes.

Ce genre de savoureux jugement de valeurs était courant à l'époque et était partagé par tous les Européens, pas seulement les Allemands, mais aussi les Britanniques, les Français, les Espagnols, les Italiens, les Portugais, etc. En matière de formation scolaire, le Togo allemand mit en place des écoles gérées par des missions catholiques et protestantes. Vers, 1910, le pays comptait 163 établissements scolaires évangéliques et 196 catholiques. Les catholiques avaient créé aussi un centre de formation pour les enseignants. Les missionnaires, tant catholiques que protestants, privilégiaient l'enseignement «en langue indigène» pour mieux convertir les «païens» à leur religion. Par exemple, la Mission de Brême assurait l'enseignement primaire entièrement en éwé, tandis que la formation supérieure était surtout dispensée en anglais, très rarement en allemand. Ainsi, dans l'ensemble, les missionnaires n'imposèrent jamais la langue allemande. L'influence de la langue allemande demeura presque nulle chez les Togolais.

Les autorités allemandes tentèrent bien d'organiser le partage de la nouvelle colonie entre les missions chrétiennes et de n’autoriser que la présence de missionnaires de nationalité allemande, mais elles se désintéressèrent rapidement de la question scolaire. En 1913, on ne comptait que quatre écoles publiques (Regierungschulen), qui rassemblaient 341 élèves, comparativement à 348 écoles confessionnelles qui en recevaient plus de 14 000. Ce furent les seuls établissements d'enseignement où l'on enseignait en allemand. Dans les petites écoles primaires, l’enseignement en éwé est toujours resté prépondérant, concurremment à l'anglais

Dans un rapport présenté en 1903 en vue d’une évaluation officielle, les conséquences de la politique linguistique alors en vigueur furent mises en évidence:
Selon le rapport de plusieurs observateurs sur place, la colonie du Togo a jusqu’ici, bien qu’elle soit depuis près de 20 ans une possession allemande, davantage un caractère anglais qu’un caractère allemand, notamment dans les échanges avec les indigènes, où la langue anglaise est employée de façon tout à fait prépondérante non seulement dans l’activité privée, mais aussi par les autorités. [...] Dans le domaine monétaire, on a de même essentiellement recours à la monnaie anglaise.(Rapporté par P. SEBALD, Togo 1888-1914).

Parfois, des administrateurs allemands s'inquiétaient des idées véhiculées par les missionnaires. Ces derniers furent accusés de répandre des «idées subversives» du type «Liberté, Égalité, Fraternité». Des commerçants allemands exprimaient leurs crainte de la façon suivante: « Les jeunes Togolais qui ont pu faire leur éducation dans les classes supérieures du territoire anglais [...] répandent des idées démocratiques et révolutionnaires dans le Protectorat.» (cité par SEBALD, 1988). L’administration pouvait ainsi constater les «effets pervers» d'un système éducatif non contrôlé par les autorités gouvernementales. De guerre lasse, le 9 janvier 1905, le comte Graz Zech, gouverneur de la colonie (1904-1910), promulgua une ordonnance interdisant l’emploi de l’anglais:
Dans toutes les écoles du territoire, ne sera autorisée comme enseignement de langue non indigène aucune autre langue vivante que l’allemand.

Les missions chrétiennes finirent pas s'incliner, mais la querelle au sujet de l’anglais se poursuivit jusqu’en 1914.

Après l’éclatement de la Première Guerre mondiale, une opération conjointe franco-britannique força les Allemands, retranchés à Atakpamé (capitale de la région des Plateaux), à capituler dès le mois d’août 1914. Le gouverneur allemand Herzog Adolf Friedrich zu Mecklenburg (1912-1914) dut quitter le Togo.

Les Français et les Britanniques se partagèrent l'occupation du territoire, une décision qui fut confirmée le 10 juillet 1919. Le Togo devint alors un mandat de la Société des Nations, partagé entre la France (partie nord et est appelé le «Togo français») et le Royaume-Uni (partie ouest appelé le «British Togo»). Le Togo français obtint une superficie de 56 600 km2, le Togo britannique, 33 800 km2.  Avant la guerre de 1914, le Togo avait une superficie de 90 500 km². On peut dire que le Togo est le seul pays d'Afrique à avoir vécu sous colonisation allemande, sous domination anglaise et enfin sous mandat français.

La colonisation française

Par crainte que les Togolais restent loyalistes à l'Allemagne, les Français firent en sorte de supprimer toute trace de la colonisation allemande. Tout en appliquant un régime plus souple, ils réduisirent à néant l'influence des Togolais instruits par les Allemands et interdirent l'usage de la langue allemande, notamment aux missionnaires alsaciens et lorrains. Le français devint la langue officielle du Togo et l'enseignement public se fit seulement en français.

À l'inverse des Allemands qui n'avaient pu définir ni appliquer une politique linguistique cohérente, les Français imposèrent sans ambiguïté la langue française. Dès 1915, l'allemand fut interdit dans leur zone, puis ce fut le tour de l'anglais à partir de 1920. L'arrêté de 1922, qui organisait le secteur scolaire public et assurait le contrôle des écoles confessionnelles, imposa le français comme seule langue admise dans les écoles. L'arrêté de 1922, publié dans le Journal officiel du Togo, stipulait à l'article 5 dans cette disposition sans équivoque: «L'enseignement doit être donné exclusivement en français. Sont interdits les langues étrangères et les idiomes locaux». Les langues étrangères visées étaient l'allemand et l'anglais, les «idiomes locaux» (qui n'avaient pas droit au titre de «langue») étaient les langues togolaises.

Les Français croyaient que, en raison du grand nombre des langues togolaises, il était inutile et impossible d'en choisir une comme «langue de communication» au détriment des autres, sans provoquer des conflits de préséance entre les ethnies. Ils croyaient surtout  que les langues africaines étaient trop «primitives» et «inaptes à l'enseignement», c'est-à-dire tout le contraire du français décrit comme «supérieur». D'ailleurs, le gouverneur Bonnecarrère déclarait sans faux orgueil:
Notre génie national, que des juges impartiaux à l'étranger ont reconnu plus particulièrement apte à guider les peuples arriérés vers un mieux être social, matériel et intellectuel, ne saurait jeter tout son éclat si la langue nationale n'était pas généralisée.

Les autorités françaises durcirent même leur position par la suite, comme en témoigne cet arrêté de 1928 qui précisait:
Le français est seul en usage dans les écoles. II est interdit aux maîtres de se servir entre eux ou avec les élèves, en classe ou en récréation, des idiomes du pays.» (Société des Nations, 1928).

De leur côté, les Togolais n'ont pas semblé à ce moment-là porter un grand intérêt au problème de leurs langues nationales. Seules les communautés religieuses restaient préoccupés par l'enseignement en éwé dans les écoles.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Nations unies reprirent à leur compte le mandat de la SDN sur le Togo et désignèrent un conseil de tutelle chargé de contrôler l'administration française. Les partis politiques togolais travaillèrent activement à l'évolution du statut du pays mais se divisèrent en deux camps, opposés dans leurs objectifs: le Comité de l'unité togolaise (CUT) était partisan d'un État réunifié et autonome alors que le Parti togolais du progrès (PTP), qui devint le Mouvement populaire togolais (MPT), demandait l'abolition de la tutelle et réclamait une association plus étroite avec la France. Pendant ce temps, le débat linguistique avait commencé dans l’opinion publique togolaise. Dans le journal L’Écho du Togo, on a pu lire ce qui suit au sujet de l'éwé: «La culture des Éwé étant supérieure, lorsque le pays sera indépendant, tout le Togo devra avoir l’éwé comme langue nationale.» Dans l'état actuel des choses, la France, qui ne pouvait déjà pas accepter les particularités linguistiques sur son propre territoire, ne pouvait pas davantage tolérer l'émergence d'une langue africaine dans ses colonies.

En 1956, à l’issue d’un référendum, le Togo britannique fut incorporé à la Côte-de-l’Or (ou «Gold Coast»), qui devint le Ghana au moment de son indépendance en 1957. Les Éwés refusèrent ce choix qui consacrait la partition de leur peuple, dont le territoire s’étendait avant la colonisation européenne de Notsé aux rives de la Volta. Cet éclatement nourrira par la suite des tensions périodiques entre le Ghana et le Togo.

En 1958, un nouveau référendum, organisé sous l’égide de l’ONU, permit au Togo français d’accéder à l’autonomie, en tant que république, au sein de la Communauté française. L’Union des forces du changement, qui militait pour une indépendance totale, dirigea le premier gouvernement autonome. Sylvanus Olympio, leader du parti, originaire du Sud, devint chef du gouvernement. En février 1960, il refusa l’offre du président ghanéen Kwame Nkrumah d’unir les deux pays. Le Togo devient indépendant, le 27 avril 1960, et obtient un siège à l’ONU en septembre de la même année.

Le Togo indépendant

Au début des années soixante, Sylvanus Olympio mit en place un régime présidentiel autoritaire qui suscita le mécontentement populaire. En janvier 1963, le président Olympio était assassiné, lors d’un putsch militaire auquel participait Gnassingbé Eyadéma (l'actuel chef de l'État). Nicolas Grunitzky fut alors chargé par l’armée de former un gouvernement provisoire et assuma les fonctions de président. Depuis ce temps, la violence marque la vie politique togolaise.

Puis la dictature militaire instaurée en 1967 par par le coup d'État d'Étienne Gnassingbé Eyadéma (soutenu par la France), un sous-officier de l'armée française, avec pour façade civile le Rassemblement du peuple togolais (1969), l’unique parti autorisé, fut confronté à plusieurs tentatives de déstabilisation, sources de tension avec les voisins, dont le Ghana. La question linguistique n'avait alors pas préoccupé réellement le président Gnassingbé Eyadéma qui maintenait ses distances avec l'ethnie éwé (parce qu'il était issu lui-même de l'ethnie kabiyé). Néanmoins, il lança la campagne pour un «retour à l'authenticité», c'est-à-dire l'adoption obligatoire de prénoms d'origine africaine. Il fallut attendre les réformes de 1975 pour poser les bases d'une école en rupture avec l'époque coloniale. Parmi les objectifs fixés, la question de la «réhabilitation des langues et des cultures africaines» apparut comme essentielle. À la lecture des journaux de l’époque, il  est clair que la revalorisation des langues africaines apparaissait comme une donnée incontournable, alors que même le concept de francophonie était associé à l’«impérialisme culturel» de l’ancienne métropole.


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